Tiens, par exemple, tu me mets une troupe de cochons sauvages affamés qui se précipitent vers moi au col du Vergio quand je descends de ma voiture, et bien, même pas je m’enfuis… et crois-moi, j’en ai vu cavaler plus d’un, des mecs en plus, et qui avaient fait l’armée… et moi, je suis restée stoïque sans bouger un sourcil. Si c’est pas une preuve de mon courage, ça, je veux bien avaler ma cravate. Ceci étant dit, faut pas trop me chercher non plus.
Là, le chippendale et moi, on venait de regarder le CD de “Hannibal Lecter, les origines du mal” et ça faisait une heure et demie que j’étais avec la tension au-dessus de ma tête et l’angoisse au fond de mon ventre, toute seule abandonnée sur mon canapé… quand le film il a été fini, le chippendale il a dit “tu restes où tu viens te coucher avec moi ?”… pas une seconde, j’ai hésité. Il était hors de question que je reste une minute de plus sur ce canapé hostile avec Hannibal qui rodait tout autour de moi avec son sabre dans son dos et son envie de croquer dans mes joues rebondies.
C’est pas que j’avais la trouille, entendons-nous bien. C’est juste que faut pas non plus tenter Hannibal Lecter, et que moi, avec mes joues toutes belles comme des tomates, qu’il faut pas chercher où c’est qu’ils sont les lolos que j’ai pas eus parce que c’est dans les joues qu’ils se sont mis, et bien je suis la victime idéale.
Comme j’avais une envie pressante, j’ai dit au chippendale “heu… si tu pouvais juste m’attendre deux secondes avant de descendre…” il a dit qu’il était ok et moi j’ai foncé au cabinet d’aisance et je te donne pas le détail mais j’ai battu le record mondial de vidage de la vessie. Ensuite je suis sortie vite fait…
Et les mecs, c’est tous des enfoirés, sauf mes garçons à moi. Ouais. Parce que le chippendale, il était plus là. Haaannnnn. Et la lumière des escaliers, elle était allumée. Haaannnnn. Ca voulait dire qu’il était descendu sans moi. Haaannnnn.
Là, je te fais une parenthèse pour t’expliquer deux trois trucs, histoire que tu visualises bien mon drame : j’ouvre la parenthèse de la visualisation —–> ( ma maison, elle a trois étages, les enfants sont en haut, moi je suis en bas et au milieu, y’a les pièces à vivre. Pour descendre dans mes quartiers, y’a des escaliers, et en haut de ces escaliers y’a un interrupteur pour éclairer les escaliers… et en bas des escaliers, y’a pas d’interrupteur pour éteindre l’éclairage. Me demande pas pourquoi, j’en sais rien. Le fait est que, soit tu montes dans le noir et tu allumes une fois en haut, ce qui ne sert plus à rien… soit tu allumes avant de descendre, mais alors tu ne peux plus éteindre arrivé en bas, ce qui est couillon.) <—– je ferme la parenthèse de la visualisation.
Donc, tout naturellement, j’ai éteint la lumière, et je suis descendue dans le noir. D’habitude, j’ai pas peur. Là, à peine sur la deuxième marche, j’ai commencé à sentir Hannibal me roder tout autour des joues… et je me suis scotchée au mur sans plus bouger en retenant ma respiration. Et puis tout doucement, j’ai continué à descendre, sans faire de bruit.
J’étais certaine d’un truc, c’est que le chippendale, il était planqué en bas, et qu’il allait me sauter dessus ou me faire un coup pendable, histoire de tester mon courage. Tiens, y’avait pas la lumière sous la porte de la chambre, c’était le noir le plus complet, beaucoup trop étrange pour être honnête. On me la fait pas, les jeux débiles, c’est ma spécialité.
Arrivée en bas, j’étais obligée de traverser la pièce pour atteindre la porte de ma chambre. La pièce, elle est grande… y’a des recoins partout… un vrai piège, quoi. J’ai décidé de faire la pirouette.
La pirouette, c’est quand tu te déplaces en tournant sur toi-même, de sorte que l’adversaire, il ne peut pas t’avoir parce que tu es partout à la fois. Les bras écartés, je me suis lancée. “Jiou, jiou, jiou, jiou…” je faisais le bruit avec ma bouche pour impressionner l’adversaire. Et puis aussi pour me donner du courage. “Jiou, jiou, jiou, jiou, c’est moi Ninja Frida, la force est en moi, jiou, jiou, jiou, jiou.” Mon bras il a heurté l’étagère et tous les livres ils sont tombés, et moi j’ai arrêté de tourbillonner et j’ai dit que ça suffisait les bêtises, que je trouvais que c’était pas drôle et qu’il était un imbécile de me faire peur comme ça.
Y’a un dernier livre qui est tombé. Je me suis mise à hurler.
Hannibal, il était partout autour de moi. Moi je savais plus où j’étais. J’en avais marre de ce jeu. Je criais au chippendale qu’il était un crétin et qu’il allait me le payer. Je criais de toutes mes forces. J’arrivais plus à me repérer, dans le noir, à force de tourbillonner et avec les livres par terre, c’était la fin du monde. J’arrêtais pas de dire tout plein de vilains mots au chippendale qui ne sortait pas de son trou.
Toute tremblante, et en battant des bras, j’ai sauté jusqu’à la porte de ma chambre que j’ai trouvée je sais pas trop comment et j’ai allumé la lampe de chevet en continuant à hurler après le chippendale. Ca allait mieux avec la lumière.
Le chippendale, il était nulle part. J’ai rempli un verre d’eau dans la salle de bain pour rafraîchir les idées du chippendale… si j’avais été cardiaque, je serais morte, c’est sûr. Partout j’ai regardé, avec mon verre d’eau à la main. J’ai fouillé tout l’étage. Pas de chippendale. Je suis remontée… et tu sais où il était, le chippendale ? Dans le lieu d’aisance.
Paraîtrait qu’il y est rentré quand j’en suis sortie… il a dit “mais qu’est-ce que tu as à hurler comme une malade en bas ?” “Laisse tomber”, j’ai dit. Je suis allée me coucher.
Plus jamais je regarde un DVD à la télé.
Edit : Raconté comme ça, c’est parait drôle, mais plus sérieusement, je n’en reviens pas du cinéma que j’ai réussi à me faire toute seule, et de la terreur qui m’a envahie quand je me suis retrouvée dans le noir en bas.
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